Félicia PACANOWSKA (Lodz, Pologne 1907 – Rome 2002)
 
 
 
 

« …Quelques exemples de l’art véritable, de celui qui fut non une suite mais une découverte, l’art des chercheurs authentiques à la recherche de cet absolu dont Balzac nous parla jadis.
Pour ces deux salles et pour quelques toiles, remercions les Indépendants…ceux qui donnent aujourd’hui du poids à ces salles…Sonia Delaunay, Zendel, Desnoyer, Lhote, Pacanowska, Busse, Metzinger…

C’est là, je crois, le point capital du Salon des Indépendants. »


Jean Bouret, Franc Tireur, 15 avril 1954

Félicja PACANOWSKA est née en 1907 à Lodz, grand centre industriel juif de Pologne, dans une famille d’artistes. Sa mère était sculpteur, son frère Moshe David Pacanowski devint un architecte renommé en Italie. Sa soeur, pianiste réputée épousa un compositeur et chef d’orchestre de talent, un de ces héros qui eu la bravoure et l’orgueil d’organiser des manifestations musicales dans le Ghetto de Varsovie où ils allaient ensemble trouver la mort.

Après avoir passé son baccalauréat au lycée de Lodz, Pacanowska fut reçue à l’école des Beaux-Arts de Varsovie qu’elle quitta cinq ans après, diplômée en peinture et en gravure.
Ayant appris à fond à l’école le métier de graveur sur bois et sur cuivre et le métier de peintre, ces deux disciplines vont désormais partager sa vie.
Son diplôme en poche, Pacanowska quitta la Pologne en 1932 pour rejoindre la cohorte des peintres juifs de l’Ecole de Paris. Pendant des mois elle étudiera dans l’atmosphère fiévreuse de la peinture d’alors, les gravures au Cabinet des estampes et des dessins au Louvre. Elle refuse l’aide matérielle de ses parents et gagne difficilement sa vie à cette époque.

Dès 1935, elle voyage pourtant en Italie et en Angleterre. Elle passe quelques mois en Pologne où elle exposera à l’Institut d’Art cinquante gravures et monotypes. Elle se lie d’amitié avec le poète Moyshe Broderzon et le monde littéraire juif.
En venant revoir ses parents, Pacanowska ne se doutait pas que cette visite serait la dernière, ses parents seront exterminés par les Nazis.

De retour à Paris en 1937, elle perfectionne la technique des eaux fortes. Au début de la guerre, elle est dessinatrice dans une usine d’aviation. Durant l’occupation, elle subit toutes les souffrances de la persécution. En 1942 elle échappe par miracle à la rafle du Vel d’Hiv. Jusqu’à la fin de la guerre Pacanowska vécut dans des conditions extrêmement précaires et dangereuses. Elle parvint à vivre de pénibles besognes.Tout ce qu’elle avait créé et ses outils de travail sont perdus. Elle atteint un suprême désespoir en apprenant la mort de ses parents.

Sa volonté de travail va la sauver. Pendant une année elle va étudier la sculpture à l’Académie de Rome. Elle rentre à Paris en 1947 et se remet à la peinture. Ses dessins, ses eaux-fortes, ses aquatintes, ses pastels et ses peintures vont de pair et se rangent d’égal à égal dans sa création.

Très tôt Félicia Pacanowska a été considérée comme l’un des meilleurs aquafortistes de son époque. Elle participera dès lors à tous les grands salons, Jeune Gravure Contemporaine, Estampes Contemporaines, Le Trait. Sa vision dans son oeuvre graphique et sa peinture va tendre à l’abstraction.

La construction de ses compositions, faite de rigueur, a souvent fait évoquer une origine cubiste. Ses travaux au burin et à l’eau forte frappent par la pureté du trait, le dosage minutieux du blanc et du noir, une luminosité faite de sobriété et de sensibilité. Pacanowska est considérée dès 1952 au Salon des Réalités Nouvelles comme l’un des rares héritiers de la grande tradition cubiste illustrée par Laboureur, Braque et Villon. On sent d’ailleurs dans ses oeuvres le goût et le souvenir de la sculpture qui n’apparaissent que très rarement dans les oeuvres aujourd’hui. Ses burins, eaux-fortes, linogravures des années 1950-1955 et de 1961 à 1963 seront exposées en 1963 au Musée National Bezabel à Jerusalem.

Ayant pratiquée la gravure durant de nombreuses années, Félicia Pacanowska avait beaucoup dessiné et cela a eu une heureuse influence sur ses travaux de peintre où la subtilité picturale s’accorde bien avec la rigueur de la composition. Elle reçoit le pris Amedeo Modigliani en 1956. Dans ses études de nus de femme, elle s’applique à faire valoir la structure et les volumes du corps humain. Il en est de même pour la série des portraits inaugurée par les portraits de Moyshe Broderzon et de Schil Aronson.

Il convient de souligner que tout artiste abstrait a commencé par être figuratif et qu’il serait juste de parler de sa période figurative avant d’aborder sa période abstraite.

Ces premières peintures visiblement inspirées des souvenirs de sa Pologne natale expriment les sévères exigences de la conception d’un art retenu dans une forte discipline. Les couleurs sont sourdes, les rues sans joie, les passants semblent écrasés à la fois par l’opacité de la ville et par leur destin. On reconnaît dans ses toiles l’atmosphère oppressante propre aux villes de l’Est. Les couleurs sombres des maisons s’imbriquant l’une dans l’autre, cernées de squares rabougris, transpirent le même désespoir que ses groupes de travailleurs et d’enfants errants en bandes dans les rues.

C’est d’ailleurs dans ces groupes de personnages taillés à la serpe que l’on comprend le cubisme constructif de Pacanowska. La robustesse de ses personnages s’apparente alors à l’expressionisme belge ou germanique. Ce cheminement l’a amené tout naturellement au cubisme et l’a laissé portraitiste avec une force de construction où surgit l’héritage d’une mère sculpteur, un art qu’elle avait étudié tout d’abord et dont elle avait conservé un sens étonnant des volumes. Mais elle sait dans des dessins à la plume, au pinceau, au fusain s’attaquer à des sujets plus légers et croquer la vie de tous les jours et des sujets d’actualité tels que le premier vote des femmes.

Bientôt Pacanowska va être emportée par la vague de l’abstraction mais son abstraction sera géométrique du fait de son expérience post-cubiste. Bien peu de jeunes artistes ont en fait échappé à l’essor de l’abstraction. Cette enquête ardue de soi-même est toujours une entreprise héroïque. Félicia Pacanowska va exposer dès 1962 au Salon des Réalités Nouvelles qui depuis 1946 se consacre uniquement à l’art abstrait. Elle y rejoint toutes les forces vives de cet art, qui s’y sont groupées depuis plusieurs années. Elle exposera de 1962 à 1981 aux premiers Salons de Mai dont Bissière, Manessier, Singier et Estève furent les fondateurs et les vedettes. Les années 1960 marquèrent l’explosion du mouvement abstrait et ses heures glorieuses.

Félicia Pacanowska rejoint les premiers légionnaires de l’abstraction. Elle ne craint pas le voisinage redoutable des grands peintres qui ont fait la réputation de l’art abstrait de l’après guerre. L’art abstrait n’est pas un art facile, mais vivre n’est-ce point changer. Paris est une sorte de champ clos où les deux camps s’affrontent, celui de la géométrie et celui de l’algèbre, autrement dit celui du style et celui du cri. Chaque jour on compte les points. Il y a des deux côtés des artistes de valeurs incontestables, des grands qui sont petits et des petits qui sont grands. Aucun mariage n’est plus étroit qu’un artiste avec son oeuvre. Son oeuvre sera découverte dès 1950 par des critiques artistiques de l’époque.

Il n’est pas étonnant que dans ce magma en fusion des oeuvres se rencontrent. Pacanowska a comme Schneider un faible pour les formes noires allongées en coup de serpe se détachant sur des fonds de couleurs. Son oeuvre est certes abstraite mais comme celle de Chastel souvent à la limite de la figuration. Elle aime confrontée les couleurs dans leur état le plus nu et le plus vif, comme Estève, avec une prédilection pour le rouge qu’elle sait faire chanter. L’oeuvre de Félicia Pacanowska malgré sa modestie et son humilité a trouvé sa place auprès de ses pairs, auprès des meilleurs.

Me Claude Robert